Le Diffusionnisme

Le diffusionnisme part d’une mise en cause de l’évolutionnisme. Ce courant postule la rareté des processus d’invention et la diffusion géographique des traits culturels par une succession d’emprunts d’un groupe à l’autre. La similitude entre deux traits culturels est l’indice de la diffusion de ces éléments à partir d’un foyer initial. Les cultures, réduites à un ensemble de traits culturels, se transforment non par l’effet d’un mouvement profond de l’histoire, qui entraînerait les

différentes sociétés à passer par les mêmes stades, mais au contraire, par le processus de contacts, des emprunts et des métissages. Toutes ces idées prennent naissance avec le géographe allemand Ratzel (1844-1904) qui souligna l’importance des mouvements migratoires pour la diffusion des inventions et des techniques, permettant à certaines cultures de s’imposer à d’autres. Un dogme : le peu d’inventivité de l’esprit humain. Le problème du diffusionnisme est essentiellement celui de l’admission ou du rejet de modèles culturels venant toujours du dehors et se propageant par tache d’huile. L’emprunteur possède une capacité sélective et est toujours appelé à faire un tri entre les traits culturels qu’il reçoit (nous sommes à l’origine des théories de l’acculturation, mais
cette dernière fera l’objet d’études beaucoup plus systématiques dans le contexte du courant culturaliste qui suit le diffusionnisme).
Signalons deux erreurs du diffusionnisme : la prise en compte du seul changement de la culture par des causes
externes à la société ; la négligence du fait que les processus d’acculturation se produisent toujours entre deux cultures dynamiques et évolutives.

Trois grandes écoles ont marqué le diffusionnisme de leur empreinte :
l’école britannique avec G.Elliot SMITH (1871-1937).;
l’école germano-autrichienne avec F. GRAEBNER (1877- 1934) et Wilhelm SCHMIDT (1868-1954);
l’école américaine avec Franz BOAS (1858-1942), Clark Wissler (1870-1947) et Alfred Louis Kroeber (1876-1960)


L’hyperdiffusionnisme britannique (début du XXème siècle-1920)

Une personnalité: G.Elliot SMITH (1871-1937).
Puisque l’homme n’innove jamais et ne fait qu’emprunter, il faut bien admettre l’existence d’un centre initial de diffusion culturelle. Ce centre, c’est l’Egypte, voici quatre millénaires, autour de la vallée du Nil. La civilisation égyptienne se serait diffusée sur toute la planète, aurait connu un développement ou, au contraire, une dégénérescence ici et là (à preuve, les pyramides mayas et mésopotamiennes, les dieux solaires incas, la momification en maints endroits, …).

L’Ecole germano-autrichienne

Celle-ci est fondée par un disciple de Ratzel, F. GRAEBNER (1877- 1934), au musée de Cologne dont il était le conservateur. Ses thèses
seront approfondies par le père W.Schmidt., à Vienne. F. Graebner va beaucoup travailler les notions de trait diffusé et de voies
de diffusion, au moyen de la linguistique, de l’archéologie et de l’histoire. L’auteur va affirmer que la diffusion est le principal processus qui rend compte du développement culturel. Il s’intéressera aussi à la manière dont ce processus se déroule : la diffusion n’est pas automatique et une société peut opérer une sélection dans les éléments qui lui sont proposés de l’extérieur ; un trait emprunté peut être modifié jusqu’à devenir méconnaissable. Graebner va également essayer d’établir des relations de culture à culture. Pour cela, il va indiquer qu’il est préférable de comparer des ensembles de traits organiquement liés plutôt que des traits culturels isolés. Pour s’aider à y parvenir, l’auteur va développer les concepts de Kulturkreis ou Cercle culturel (idée également développée par Léo Frobenius, un autre disciple de Ratzel, à la même époque) et de complexe culturel. Un cercle culturel est un espace géographique limité caractérisé par des
institutions, des croyances, une culture matérielle , qui se développe essentiellement par migration de ces traits au départ d’un foyer de civilisation. Lorsque deux cercles culturels se rencontrent, l’un absorbe l’autre. La réunion de divers traits culturels, fragments les plus petits dans une culture donnée permet d’identifier, par observation, des complexes culturels (par exemple, l’étui pénien, la hutte à toit conique, la ceinture d’écorce dure, la lance à pointe de pierre ou de bois constituent autant d’éléments organiquement associés qui caractérisent le complexe culturel des aborigènes d’Australie). La similitude de certains complexes culturels dans des secteurs géographiques, contigus ou non, conduit à rechercher l’aire culturelle (concept repris au diffusionniste américain Wissler, voir ci-dessous) caractérisée par la distribution dans l’espace de ces traits et complexes à partir d’un foyer originel. Si l’on suppose que certains éléments se tiennent organiquement entre eux et voyagent ensemble, on peut reconstruire une histoire culturelle fondée sur des similitudes d’objets et d’institutions. B. Poursuivant la voie ouverte par Graebner, le père Wilhelm SCHMIDT (1868-1954) va démontrer la parenté culturelle réelle entre les habitants de la Terre de feu, dans le sud du Chili, et certains groupes indiens de Californie. Mais le père Schmidt va surtout s’illustrer sur le terrain de l’anthropologie religieuse en contrant le britannique Tylor et son évolutionnisme religieux. Pour lui, les fondements évolutionnistes de l’animisme comme source de la religion sont inacceptables. Bien au contraire, il n’y aurait pas en la matière de passage du plus simple au plus complexe, mais d’emblée chez les primitifs notion monothéiste d’un dieu éternel, bienveillant, moral, tout puissant créateur, révélé aux ancêtres. C’est en tout cas, avance Schmidt, ce que relateraient les populations primitives elles-mêmes. En étant aussi catégorique, l’auteur ne pouvait qu’être très critiqué. Néanmoins, en pointant la présence de l’idée de transcendance dans de très nombreuses cultures, Schmidt rapprochait les êtres dits primitifs de ses contemporains et brisait ainsi dans son domaine de recherche les velléités évolutionnistes.

Franz BOAS (1858-1942) et les diffusionnistes américains

Franz Boas est, avec Morgan, l’un des pères fondateurs de l’anthropologie scientifique. Il est né en Allemagne dans une famille de la bourgeoisie juive. Il poursuit d’abord des études de physicien et de géographe, est influencé par les idées de Ratzel. C’est alors qu’il se tourne vers l’ethnologie, émigre aux Etats-Unis et travaille auprès des Amérindiens du Canada (Colombie britannique) et des esquimaux. Il deviendra professeur à Columbia et formera une pléiade de chercheurs. Très tôt, frappé par les capacités d’adaptation de l’être humain, il va se mettre à la recherche d’une commune nature humaine dont les versions
seraient géographiquement déterminées. Son oeuvre a exercé une influence énorme sur l’anthropologie. On lui doit notamment :
Une récusation forte de l’évolutionnisme, notamment de ses outrances à propos de la différence entre les races inférieures et supérieures ou à propos de la différence entre culture rudimentaire et culture évoluée.
En outre, pour lui, les études évolutionnistes sont beaucoup trop
généralisantes. Boas est profondément un chercheur de terrain, très sensible à rapporter le maximum de faits humains concrets et peu enclin aux généralisations
théoriques ou aux doctrines. Il proposera de réfléchir sur la raison des emprunts, le mode d’incorporation à la culture receveuse, le rôle des pionniers, la part des rejets, les assimilations, réinterprétations et innovations provoquées par ces emprunts. Pour Boas, les faits parlent d’eux-mêmes. Il propose de rassembler le maximum d’informations de tous ordres et de refuser toute hypothèse généralisante. Dans cette optique, il se montre très favorable aux expéditions multidisciplinaires englobant les approches de l’ethnographie, de l’anthropologie physique, de la linguistique et de la mythologie.

Boas est d’abord un diffusionniste dans la mesure où il se concentre sur le voyage des traits culturels. Mais, il apporte aussi beaucoup de nuances aux théories diffusionnistes. Ainsi met-il en pièces les théories qui infèrent indûment une origine commune à partir de traits culturels similaires. Il prouve aussi que les traits culturels voyagent seuls et non par paquets comme le prétendaient Graebner et ses disciples. Il admet que les mêmes traits ont pu être inventés en plusieurs points du globe sans liens entre eux (c’est le cas des maisons construites sur pilotis), et donc que ces traits similaires ne possèdent pas nécessairement une
même origine. Il réduit son analyse à des secteurs géographiques restreints où seront menées des investigations longues et très poussées. Ce n’est qu’à partir
de là que l’on pourra se risquer à quelques généralisations. Mener une démarche comparative reste possible, pour autant que l’on étudie tout le
processus du développement social dans quelques sociétés voisines. Il montre qu’il existe non seulement des contacts entre cultures mais aussi tout un dynamisme de développement interne à chaque culture . Il ira jusqu’à dire que chaque société ne peut être comprise qu’à partir de son histoire propre qui n’est qu’une suite d’accidents produisant un « particularisme historique ». Ainsi Boas est-il à l’origine d’une autre école de pensée anthropologique, l’historicisme culturel.

On doit à Boas un concept clé en anthropologie, qui a eu énormément d’impact sur les études d’anthropologie politique et économique : le phénomène du POTLATCH chez les indiens kwakiutl de la région de Vancouvert, le long de la côte orientale du Canada, en Colombie britannique. Les indiens Kwakiutl (ce qui signifie littéralement : »Baie du côté nord de la rivière » en langue chinook) sont des pêcheurs-chasseurs. Ils habitent dans de longues maisons en bois qui abritent plusieurs familles appartenant à un même clan. .Devant la porte, un mât totémique représente les principaux animaux auxquels le clan est apparenté (ours, loup, castor , corbeau, aigle, orque…). « Potlatch » signifie « nourrir », « consommer », « donner » en langue chinook. Mais le mot désigne plus particulièrement une cérémonie spectaculaire et ostentatoire qui officialise des événements tels que les décès, les mariages, les naissances, les initiations, le changement de nom lié à un changement de statut et la désignation des chefs de clans.
Chaque chef de clan est tenu d’organiser régulièrement un potlatch pour montrer à son village et à son clan que la fortune lui sourit.
Au cours de cette cérémonie, les invités d’autres villages voisins ou d’autres clans sont hébergés des jours durant. Ils assistent notamment à
des danses exécutées par des danseurs qui arborent des costumes et des masques de grande qualité ; ils écoutent des discours ; participent à des festins et reçoivent des cadeaux ; assistent à la destruction massive d’objets précieux. Bref, ils bénéficient des dépenses somptuaires engagées par le chef qui les reçoit. Chaque cadeau, chaque objet précieux destiné à la destruction représente des mois de travail. La plupart du temps, il s’agit d’objets en bois magnifiquement sculptés (pagaies, plats, cuillères, boîtes de rangement, etc) ou des couvertures tissées par les femmes. Mais les objets les plus prestigieux et les plus coûteux sont les « coppers » : des plaques de cuivre scutiformes (càd en forme de bouclier), richement décorées, obtenues en martelant à froid du cuivre natif. Toutes ces dépenses somptuaires engagées pour le potlatch assurent du prestige au chef qui les a déclenchées. Ce prestige acquis est d’ailleurs à la mesure des richesses prodiguées. Or, les invités sont tenus d’accepter ces cadeaux, à charge pour eux de rendre davantage lors d’un autre potlatch qu’ils organiseront à leur tour. Ainsi, ces cérémonies sont des occasions d’affrontement entre chefs qui rivalisent pour obtenir un statut social prédominant. Pour les occidentaux qui observent les potlatch, le comportement des indiens kwakiutl est économiquement aberrant. Mais, pour Boas, le principe économique sous-jacent au potlatch est celui d’un investissement avec intérêt, dans la mesure où l’adversaire doit rendre le don reçu d’une manière plus généreuse encore.

Quelques diffusionnistes américains, élèves de Boas :


- Clark Wissler (1870-1947) : C’est l’anthropologue qui a le plus contribué au développement du diffusionnisme aux Etats Unis. On lui doit la notion d’ « aire culturelle » (qui sera reprise par Graebner), qu’il développe à partir d’une observation méticuleuse des Indiens des Plaines ( trente et un groupes tribaux parmi lesquels les Sioux, Crow, Cheyennes, Dakotas, etc), Il va regrouper les traits culturels en rubriques (transport, architecture, textile, céramique, dessins décoratifs, beaux-arts, travail de la pierre et du métal, institutions, mythologie). Il observera l’endroit où les traits communs sont les plus nombreux et en fera le centre de l’aire culturelle des Indiens des Plaines. Il montrera que ces traits se diffusent de manière concentrique et à vitesse constante à partir de ce centre et qu’à la périphérie de l’aire, la culture est plus atypique. Dans un article majeur, Wissler montrera que l’adoption du cheval par les Indiens des Plaines va bouleverser leur organisation sociale. Cet animal est introduit par les Espagnols en Amérique centrale et apparaît en territoire amérindien dès le milieu du XVIème siècle. Or, le cheval ne vient pas seul : plusieurs traits lui sont associés ; c’est le cas de l’équitation qui se présente comme un complexe culturel (selle, étriers, habitudes gestuelles, outils appropriés, pratiques et différenciation sociale, mythes…). De proche en proche, les indiens adoptent progressivement le cheval autant que les traits qui lui sont organiquement associés, mais en transformant aussi peu à peu ces traits (autre type de selle, autre usage, autres types de monte…) et en se transformant eux-mêmes. Les Indiens des Plaines étaient des sédentaires qui se transforment en nomades à l’arrivée du cheval. Et cela a des répercussions profondes à différents niveaux : ainsi, la résidence des jeunes époux qui, de matrilocale, devient patrilocale.

- Alfred Louis Kroeber (1876-1960): Cet auteur, à qui l’on doit des travaux sur les Indiens de Californie et sur les systèmes de parenté, va approfondir la notion d’aire culturelle de Wissler en soulignant notamment les déterminations écologiques des cultures. A partir d’un traitement statistique des données recueillies, il va dégager six grandes aires culturelles en Amérique du Nord, subdivisées en cinquante-six régions : l’aire des Inuits, en Arctique ; l’aire des chasseurs de la Taïga (Algonkins, Ojibwas,…) couvrant la majeure partie du Canada ; l’aire du Maïs à l’Est des Etats-Unis (elle-ci incluant, au nord, l’aire des Habitants des forêts, tels les Iroquois) ; l’aire des Grandes Plaines et des Plateaux du Mississipi au Centre (dite aussi aire des Indiens du Bison) ; l’aire des Mangeurs de glands sur la côte orientale des Etats-Unis (Shoshones) ; l’aire de la culture de l’eau et du bois ou aire des mangeurs de saumons (Chinook, Kwakiutl) sur la côte canadienne du Pacifique. Plus tard, d’autres aires, liées historiquement au Mexique, seront ajoutées : celle des nomades du désert au sud (Apaches) ; celles enfin de l’élevage et de la culture pastorale (Navajos), et de la culture fondée sur le travail de la terre (Pueblos) au sud-ouest.